L’intuition, arme de décision massive ?

L’intuition, arme de décision massive ?

« Quand on veut une chose, tout l’Univers conspire à nous permettre de réaliser notre rêve. »
Paulo Coehlo, l’Alchimiste.

Voir les signes, écouter ses émotions et son ressenti, c’est aussi se rendre compte, comme l’écrit si joliment Paulo Coelho, que l’univers tout entier ” conspire ” à la réalisation de nos projets. Et cela nécessite parfois de délaisser notre sacro-sainte pensée cartésienne, faite d’analyse, de compréhension logique, d’anticipation et, avouons-le, d’efforts cérébraux qui ne sont pas toujours à la hauteur de nos attentes !

Avant de nous demander ce qu’est exactement l’intuition, comment la développer et l’utiliser dans nos prises de décisions complexes, laissons-nous imprégner par ces histoires réelles d’intuition qui nous fascinent autant qu’elles ont tendance à nous laisser perplexes…

En 2015, à Saint-Louis dans le Missouri, une jeune américaine de 10 ans a sauvé la vie de son grand-père, victime d’un accident vasculaire cérébral. Alors que la petite Sophia Tabors accompagnait son grand-père à l’épicerie, ce dernier a soudainement lâché son sac de courses, « Il le fixait. J’ai essayé de lui demander si ça allait, mais je n’ai pas compris sa réponse, et son visage tombait d’un côté », explique la jeune fille. Sophia a alors immédiatement associé ces symptômes à ceux d’un AVC, puis prévenu sa mère qui a alerté les secours. Conduit aux urgences, le grand-père s’en est finalement sorti. Les médecins ont d’ailleurs expliqué que sa petite fille lui avait sans doute sauvé la vie en réagissant aussi vite.

D’une importance capitale, l’intuition de Sophia ne doit absolument rien au hasard. Deux mois plus tôt, la petite fille travaillait à l’école sur un exposé de science concernant la recherche sur les AVC, un travail qui lui avait valu le second prix de sa classe.

Lors du Tsunami du 26 Décembre 2004 en Thaïlande, un moniteur de plongée a pris la décision de réembarquer ses passagers, et de filer vers le large. A la vue du comportement de nombreux bancs de petits poissons qui, bizarrement, s’enfuyaient tout à coup vers la haute mer, ce moniteur a anticipé, et a immédiatement intimé l’ordre de remonter dans le bateau. Il a mis plein gaz vers le large, et a pu, assez tôt, passer les deux vagues (encore franchissables, car assez loin du rivage). Finalement, tout l’équipage a été sauvé.

Pourquoi la lecture de ces histoires nous amène instantanément à faire le lien avec tant de situations vécues ou entendues autour de nous ? Tout simplement par ce que nous sommes tous dotés d’intuition, que nous avons naturellement l’instinct de lui faire confiance et de reconnaître sa fiabilité tout en ayant du mal à l’assumer dans une culture où, historiquement, les grandes décisions sont prises par de sages pensants.

Nous sommes en quelque sorte formatés à opposer la sérieuse et fiable pensée rationnelle à tout ce qui viendrait de nos perceptions instinctives et émotionnelles.

Et pourtant… les neurosciences ont largement démontré, ces quinze dernières années, que l’intuition était plus fiable que la réflexion face aux situations complexes et pouvait guider nos décisions plus efficacement que la raison seule. Avec une bonne dose d’expérience, une écoute intérieure qui mobilise nos acquis, les apprentissages de nos expériences vécues, de nos connaissances, de nos instincts, l’intuition devient un facteur fiable.

Pour résumer l’apport de toutes ces découvertes passionnantes, il ressort que l’intuition est une sorte de mécanique de mise en place de plusieurs paramètres qui se croisent quasi instantanément et deviennent invisibles et impossibles à rationaliser. Elle découle des informations oubliées et gardées précieusement dans notre bibliothèque à souvenirs, enfouies notamment dans ce que Yung appelle l’inconscient collectif.

Les connaissances concernant l’intuition ayant atteint une telle avancée, pourquoi est-il encore si difficile de l’ériger au rang d’outil fiable à la prise de décision ?

Peut-être, entre autres, à cause de ses modalités de manifestation : une « clairvoyance instantanée », une « petite voix » qui se fait souvent entendre : cette impression de savoir quelle est la bonne décision à prendre, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi … comme une évidence…

Dans un monde fait de statistiques, de données chiffrées, de gestion du risque basé sur l’analyse des expériences mesurables du passé, cette petite voix a encore du mal à se faire entendre. Voyons l’expérience très récente de la crise du covid 19 : les gouvernements ont clairement ignoré l’intuition des lanceurs d’alerte chinois au détriment des politiques sanitaires de gestion des pandémies qui, hélas, se sont montrées totalement obsolètes face à une crise aussi inédite. Et les pays qui n’ont pas attendu de données sûres concernant ce nouveau virus, ces mêmes pays dont nous jugions les réactions irrationnelles et disproportionnées il y a quelques mois, sont aujourd’hui les mois impactés sanitairement et économiquement…

Il devient clair aujourd’hui que l’intuition participe largement à la résilience et à l’agilité. Alors comment peut-on développer son intuition ?

Il s’agit d’apprendre à traduire des sensations irrationnelles et à les interpréter sans les rationaliser, d’autant qu’elles restent souvent inexprimables. De ce fait, apprendre à rencontrer son intuition, son 6ème sens, et à s’en servir demande de bien définir ou redéfinir nos états internes de manière à ne pas les confondre. Pour résumer, c’est à travers un véritable voyage interne, une meilleure connaissance de soi et de nos schémas de pensée, notamment des biais cognitifs qui rendent notre raisonnement peu fiable, que nous pouvons développer une perception juste des situations que nous vivons.  En effet, toutes nos des décisions sont sous l’influence de nos émotions !

La connexion entre le cortex préfrontal et le système limbique (lieu des émotions) permet le fonctionnement de la prise de décision, du choix, de l’engagement : le pour quoi (le sens) influence le désir d’engagement et donc l’action. C’est donc en développant notre intelligence émotionnelle que nous pourrons renforcer le pouvoir de notre intuition.

D’un point de vue neuroscientifique comment cela est-il possible ?

Antonio et Hanna Damasio, époux neuroscientifiques ont mis en évidence ce qu’ils appellent les « marqueurs somatiques ». Expériences émotionnelles stockées dans notre mémoire, ces marqueurs somatiques aident le cortex préfrontal à corriger les réactions émotionnelles. Ils déclenchent des émotions qui nous guident dans nos choix en attirant notre attention sur les conséquences négatives ou positives de nos plans d’action. Ce marquage permet d’écarter d’emblée certains scénarii d’action en conduisant l’individu vers l’essentiel. Gain de temps par rapport au processus de prise de décision classique qui part du principe qu’on collecte l’ensemble des informations pertinentes sur un problème, qu’on élabore un nombre d’options puis qu’on les évalue rationnellement sur des critères objectifs pour en fin de compte choisir une option plutôt qu’une autre.

Concernant les parcours professionnels, le constat est très similaire : ceux qui réussissent le mieux ne sont souvent pas les plus brillants, ni les plus forts mais ceux qui savent « sentir » une situation, autrement dit, les personnes dont le quotient émotionnel est le plus élevé.

Puisque la fiabilité de notre intuition repose essentiellement sur notre intelligence émotionnelle, elle est corrélée à ces 4 compétences :

  • Percevoir les émotions chez soi et chez les autres
  • Assimiler les émotions dans la pensée
  • Comprendre les émotions
  • Gérer les émotions

Développer le dernier niveau de ces compétences permet d’améliorer très nettement son aptitude décisionnelle. Cette compétence intègre la capacité de rester ouvert aux émotions, plaisantes ou désagréables, de prolonger un état émotionnel ou de s’en dégager, de manière à garder une certaine objectivité par rapport à ce qui nous émeut.

Autrement dit, si une deadline approche et si je veux maintenir la pression pour rester motivé(e), je peux prolonger une émotion d’angoisse, voire de peur, pour parvenir à mes objectifs et faire en sorte de transformer les états déplaisants en force positive.

Si je suis en colère parce que je viens d’emboutir ma voiture en me garant et que, dans les minutes qui suivent, je dois auditionner un candidat très talentueux, je me détache de ma colère pour arriver à un état émotionnel neutre. Et c’est en cela que les époux Damasio dénoncent dans leur livre « L’erreur de Descartes » : la décision purement rationnelle est impossible !

En effet, pour faire un choix, nous analysons une situation en fonction des différents avantages attendus et de la probabilité de chaque option, c’est la loi de l’utilité espérée (Bernoulli, XVIII).

Or le problème est double : nous sommes mauvais pour évaluer la probabilité d’un choix et nous sommes encore plus mauvais pour apprécier la valeur d’un avantage espéré… En réalité, nos décisions sont toujours teintées par nos émotions et prises sur la base d’erreurs de perception ou de mémorisation. Ces imperfections ou biais cognitifs sont extrêmement nombreux et inévitables.

La solution ? Les identifier pour mieux les maîtriser et développer notre intelligence émotionnelle.

Voici comment nous pouvons déjouer les trois biais cognitifs fondamentaux :

  • Biais de disponibilité : les événements les plus disponibles dans notre mémoire vont fausser nos choix. Par exemple nous sommes plus effrayés par un accident d’avion ou un attentat (empreinte émotionnelle majeure) que par les risques d’un accident domestique ou de la circulation (statistiquement bien plus élevés mais banalisés dans notre mémoire émotionnelle). Autre exemple, devant un choix complexe, les événements qui ont précédé (une parole négative, un sourire, un geste) vont inconsciemment nous influencer.
  • Biais de négativité : s’il nous arrive 9 événements positifs et 1 négatif dans la journée, nous avons tendance à ne penser qu’au négatif en fin de journée. Cette tournure d’esprit est utile pour progresser et se préserver des dangers multiples, mais elle peut aussi influencer négativement nos choix.
  • Biais de confirmation : les informations allant dans le sens de nos croyances sont mieux repérées et mémorisées que les autres. C’est ce qui fait que nous nous entourons d’une « bulle » de sources d’informations favorables à nos avis de départ et négligeons les informations et opinions contraires.

Deux psychologues ont particulièrement étudié l’impact de ces biais cognitifs dans le domaine des choix financiers. A.Tversky et D.Kahneman ont brillamment démontré qu’à niveau de risque égal, les décisions des acteurs expérimentés n’étaient pas identiques selon qu’il s’agisse de gains ou de pertes, l’aversion aux pertes est plus forte que l’attirance pour le gain. Cette démonstration du rôle de l’irrationnel dans les raisonnements a valu à leurs auteurs un prix Nobel d’économie, le seul attribué à des psychologues !

Nombre de chercheurs ont démontré la force de l’intuition face à des choix complexes.

Moshe Bar, neuroscientifique à la Harvard Medical School, et ses collègues ont mesuré la durée minimale d’exposition nécessaire pour décider si une personne est menaçante ou non : 39 millisecondes à peine suffisent pour se forger une impression solide ! Pourquoi ce jugement est-il aussi rapide ? Par ce que la détection de la fiabilité chez une personne est essentielle pour notre survie. Des études utilisant l’IRM tendent d’ailleurs à confirmer cela : la détection de la fiabilité serait liée à l’activité de l’amygdale, le centre du contrôle de nos émotions, où se trouve en particulier la réponse à la peur.  Plus un visage est perçu comme indigne de confiance, plus la réponse de l’amygdale est importante. En d’autres termes, il est très probable que notre capacité de déduire des traits de caractère à partir des visages repose tout simplement sur notre aptitude à reconnaître les émotions.

Des chercheurs ont soumis des personnes non initiées à une très grande quantité d’informations boursières. Incapables de retenir tout ce qu’ils ont lu, d’autant plus sur un sujet dont ils ne connaissaient rien, ils ont pourtant été capables d’émettre des hypothèses justes sur l’évolution des actions.

En 2006, un chercheur néerlandais et ses collègues ont mené une série de 4 expériences. Ils ont proposé à des étudiants volontaires de choisir une voiture en fonction d’une série de critères. Un groupe d’étudiants doit réfléchir au choix pendant 3 minutes. Un autre groupe est distrait pendant ce temps-là, il doit faire des petits exercices intellectuels (notamment des puzzles) n’ayant rien à voir avec le choix en question pendant trois minutes, avant de répondre au problème posé.

Résultats : quand les participants doivent porter un jugement sur une voiture à partir de 4 critères, la réflexion aboutit plus souvent au choix du meilleur modèle. En revanche, quand ils ont 12 critères à prendre en compte, l’intuition se révèle plus efficace (l’intuition semble boostée par une phase de détachement au problème, de distraction). 

En bref, toutes ces études convergent vers l’idée selon laquelle les personnes qui écoutent leurs intuitions émotionnelles prennent des décisions plus pertinentes que celles qui cherchent à mémoriser et rationaliser coûte que coûte. L‘intuition crée de la valeur !

« Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. Ils savent déjà d’une certaine manière ce que vous souhaitez réellement devenir. Tout le reste est secondaire. » Steve Jobs.

Julie CUILLERET
Psychologue clinicienne, victimologue, criminologue, spécialiste résilience. 
Membre expert Swiss HR Patrol